Coup de cœur · 2026
La confiance à l’épreuve des silences
Il y a des blessures qui bouleversent bien davantage que les sentiments. Découvrir que quelqu’un en qui l’on croyait profondément n’est peut-être pas celui que l’on imaginait peut faire vaciller jusqu’à nos propres certitudes. C’est autour de cette fragilité de la confiance qu’Ane Brun a construit I Thought We Were the Same, un nouvel album aussi personnel que musicalement audacieux.
Six ans après After the Great Storm et How Beauty Holds the Hand of Sorrow, la chanteuse norvégienne retrouve le chemin des compositions originales avec une envie manifeste de renouvellement. Les guitares acoustiques et les arrangements orchestraux qui ont façonné son univers laissent davantage de place aux textures électroniques, aux rythmiques enveloppantes et à des mélodies plus directement pop. Mais cette voix demeure, immédiatement reconnaissable, avec son vibrato singulier et cette manière de faire affleurer l’émotion jusque dans les mots les plus simples.
Dès Hold Me, enregistré avec ARY, le disque dévoile ses intentions. Un piano délicat, une pulsation électronique presque hypnotique et deux voix qui semblent chercher à se rejoindre sans parvenir tout à fait à combler la distance. Ane Brun a imaginé cette chanson à partir d’une chorégraphie silencieuse, laissant les mouvements des corps guider la composition. Une démarche originale qui donne au morceau son caractère presque cinématographique.
Avec Eat the Fruit, la rencontre avec Röyksopp apporte une autre dimension. Les rythmes se font plus affirmés, les synthétiseurs installent une atmosphère à la fois sensuelle et légèrement inquiétante. La voix d’Ane Brun s’y glisse avec une aisance remarquable, comme si cette électronique nordique avait toujours fait partie de son langage musical.
L’album trouve pourtant ses moments les plus bouleversants lorsqu’il ralentit. Two in This Story explore les illusions qui peuvent accompagner une relation, tandis que Reevaluating You, dépouillé et introspectif, s’attarde sur le vertige qui suit une trahison. Dans Can We Go Back, le regret prend progressivement de l’ampleur, porté par des arrangements qui passent de la confidence à une émotion presque orchestrale.
La présence d’Emilie Nicolas sur How Can I Hold Your Hand offre également un très beau dialogue vocal. Les deux chanteuses évoluent dans une atmosphère suspendue, entre chaleur humaine et froideur électronique. Plus loin, Certain Moments retrouve une ampleur mélodique particulièrement séduisante, avant que In These Waters ne referme le disque dans une sérénité fragile.
Ce qui frappe au fil de ces onze chansons, c’est la manière dont Ane Brun aborde la confiance sans chercher à désigner des coupables. Elle s’intéresse surtout à ce qui demeure après la désillusion, aux questions qui continuent de nous habiter et à cette volonté parfois inexplicable de tendre à nouveau la main.
Musicalement, I Thought We Were the Same témoigne aussi d’une artiste qui refuse de s’installer dans ses habitudes. L’électronique élargit son horizon sans effacer la dimension profondément humaine de son écriture. Quelques passages prennent leur temps, certaines atmosphères se ressemblent, mais cette retenue participe aussi à la cohérence de l’ensemble.
À travers ce disque, Ane Brun nous rappelle combien faire confiance demeure un acte de courage. Une aventure fragile, parfois douloureuse, mais sans laquelle aucune véritable rencontre ne serait possible.
Un album d’une élégance rare, où les machines savent encore laisser battre les cœurs.

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