Sous les masques
Le laboratoire
de l’étrange
Walking with Thee possède quelque chose d’immédiatement reconnaissable. Dès les premières mesures, Clinic installe un monde où rien ne semble tout à fait à sa place. L’orgue siffle comme un appareil ancien, la batterie avance sèchement, les guitares découpent l’espace et la voix d’Ade Blackburn traverse le tout avec ce timbre pincé, presque spectral, qui donne au groupe une identité impossible à confondre.
Paru le 25 février 2002 chez Domino, ce deuxième album pousse plus loin les intuitions d’Internal Wrangler. Clinic conserve l’urgence du post-punk, mais l’enferme dans un décor plus étrange, plus précis, presque aseptisé. Les fameuses tenues chirurgicales du groupe ne sont pas qu’un gimmick visuel : elles prolongent parfaitement cette musique froide en surface, mais parcourue de fièvre.
Harmony, The Equaliser et Welcome donnent immédiatement le ton. Les morceaux sont courts, tendus, construits autour de motifs simples qui se dérèglent juste assez pour maintenir l’inquiétude. Clinic aime les répétitions, les textures vintage, les rythmes qui semblent tourner en boucle, mais chaque chanson garde un sens très net de la mélodie.
Le morceau-titre, Walking with Thee, est peut-être le meilleur résumé du disque. En moins de trois minutes, le groupe fait tenir une mélodie presque enfantine, un rythme mécanique et une sensation de malaise qui ne cesse jamais vraiment. C’est précisément là que Clinic est le plus fort : rendre accrocheur ce qui, sur le papier, devrait rester inconfortable.
Plus loin, Come Into Our Room laisse davantage d’espace aux claviers, The Vulture se fait plus nerveux, tandis que Sunlight Bathes Our Home ouvre une fenêtre plus lumineuse sans rompre le climat général. L’album fonctionne comme une suite de petites chambres communicantes, chacune avec sa température, sa lumière et ses bruits de fond.
Clinic venait de Liverpool et avait déjà bâti autour de lui une mythologie très forte : visages masqués, silhouettes anonymes, instruments anciens, obsession pour les formes courtes et les sons démodés. Mais Walking with Thee montre surtout que derrière l’image se trouvait un vrai langage musical, suffisamment personnel pour transformer des références évidentes en quelque chose de neuf.
Plus de vingt ans après sa sortie, le disque garde intacte cette sensation d’étrangeté familière. Il appartient à son époque, celle du renouveau du rock indépendant du début des années 2000, mais il ne sonne jamais comme un document de mode. Il ressemble toujours à Clinic : un peu malade, très élégant, et parfaitement vivant.
« Walking with Thee transforme le malaise en mélodie et la froideur en mouvement. »

La conversation est ouverte…