Voix croisées dans la nuit
La pluie, la route
et les voix
Il y a des rencontres qui paraissent improbables jusqu’au moment où elles deviennent évidentes. Celle d’Isobel Campbell et de Mark Lanegan appartient à cette catégorie. Elle vient de l’indie pop délicate de Belle and Sebastian, lui traîne derrière lui les ombres de Screaming Trees, du grunge et d’un blues profondément cabossé. Sur le papier, presque rien ne les rapproche. À l’écoute, pourtant, leurs voix semblent avoir été faites pour se croiser.
Hawk, publié en 2010, est leur troisième album commun. Quatre ans après Ballad of the Broken Seas et deux ans après Sunday at Devil Dirt, leur formule est désormais parfaitement installée : une Americana lente et brumeuse, des arrangements dépouillés, des guitares qui laissent beaucoup d’air et surtout cette opposition permanente entre la voix presque murmurée de Campbell et le baryton rocailleux de Lanegan.
Mais réduire Hawk à cette alchimie vocale serait trompeur. Le disque appartient avant tout à Isobel Campbell. Elle écrit l’essentiel des chansons, assure la production et dirige les arrangements. Lanegan n’apparaît d’ailleurs que sur une partie des treize morceaux. Campbell construit autour de lui un décor précis, un territoire de folk, de country, de blues et de soul ancienne dans lequel sa voix semble surgir comme une présence sombre au fond d’une pièce.
Dès We Die and See Beauty Reign, l’atmosphère est posée. Le morceau avance avec une lenteur presque cérémonielle, comme si chaque accord devait conserver une part de silence autour de lui. Les deux voix se frôlent davantage qu’elles ne se répondent vraiment. C’est tout l’art du duo : ne jamais rechercher l’harmonie parfaite, mais laisser vivre la différence entre leurs timbres.
You Won’t Let Me Down Again durcit immédiatement le ton. La guitare de James Iha y apporte une tension plus électrique, tandis que Lanegan semble chanter depuis un endroit beaucoup plus sombre. Campbell reste en retrait, presque fantomatique, et c’est précisément cette distance qui donne au morceau sa force.
Puis vient Snake Song, reprise de Townes Van Zandt. Peu d’auteurs semblent aussi naturellement adaptés à Lanegan. La chanson, déjà hantée dans sa version originale, devient ici encore plus sèche et menaçante. Campbell comprend parfaitement qu’il ne faut pas surcharger le décor. Quelques instruments, beaucoup d’espace, et cette voix qui suffit presque à elle seule à faire apparaître le paysage.
Le cœur du disque est peut-être Come Undone. Piano obstiné, cordes sombres, rythme lent et sensuel : le morceau possède quelque chose de la soul des années 1960 et 1970, mais vue à travers un miroir poussiéreux. Les voix de Campbell et Lanegan y trouvent l’un de leurs équilibres les plus troublants. Ni véritable duo amoureux, ni affrontement, plutôt deux personnages condamnés à partager la même pièce.
La présence de Townes Van Zandt revient avec No Place to Fall, mais cette fois Campbell choisit Willy Mason comme partenaire. Ce changement pourrait rompre l’unité du disque. Il produit au contraire un léger déplacement de perspective. La voix de Mason, plus douce et plus terrestre, fait apparaître une autre facette du monde imaginé par Campbell.
Get Behind Me accélère brusquement le tempo. Le disque quitte les routes désertes pour entrer dans un bar où le rockabilly, le garage et le blues se cognent les uns aux autres. Campbell y montre qu’elle n’est pas seulement l’architecte fragile et éthérée que l’on imagine parfois. Elle sait aussi faire grincer les guitares et salir les contours.
Cette volonté d’élargir le cadre est l’une des grandes qualités de Hawk. Là où les deux premiers albums du duo pouvaient parfois sembler entièrement construits autour de la référence évidente à Nancy Sinatra et Lee Hazlewood, celui-ci ouvre davantage les fenêtres. On y entend de la country, du gospel, de la soul, du rockabilly et même, avec le morceau-titre instrumental, une sorte de blues sauvage traversé par le saxophone.
Cette diversité ne détruit pourtant jamais l’atmosphère générale. Hawk reste un disque de paysages. Des routes, des chambres vides, des bars éclairés trop tard dans la nuit, quelques stations-service et beaucoup de ciel. Campbell produit cette musique comme on construirait le décor d’un film qui n’existe pas.
Time of the Season retrouve une douceur plus familière, presque pastorale, tandis que To Hell & Back Again et Cool Water prolongent cette impression de voyage sans destination très claire. Le disque avance par petites scènes, comme une succession de souvenirs dont on aurait oublié l’ordre exact.
Et puis arrive Lately. Lanegan y chante presque seul, accompagné de voix gospel. La chanson donne soudain au disque une dimension plus ample, presque spirituelle. Après quarante minutes de routes poussiéreuses et de sentiments contenus, tout semble s’ouvrir. Ce n’est pas véritablement une résolution, plutôt une dernière lumière avant que le paysage disparaisse.
Hawk ne possède plus l’effet de surprise de Ballad of the Broken Seas. En 2010, on sait déjà que cette alliance improbable fonctionne. Mais le disque gagne autre chose : une assurance, une liberté et une palette musicale beaucoup plus large.
Campbell et Lanegan ne cherchent jamais à faire disparaître leurs différences. Au contraire, ils construisent toute leur musique autour d’elles. La fragilité contre la rugosité, la lumière contre l’ombre, le murmure contre le grondement.
Hawk est peut-être simplement cela : deux voix qui ne devraient pas habiter le même paysage, mais qui finissent par rendre ce paysage impossible à imaginer autrement.
… à Gwenn, mon amie bretonne qui passera peut-être par ici…

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