Music Emporium devant une maison en bois, entouré de fleurs et de volutes psychédéliques multicolores.Music Emporium, Music Emporium

Coup de cœur 1969

Music Emporium
Music Emporium

Un unique album entre garage psychédélique, visions d’orgue, harmonies flottantes et dernier éclat de l’utopie californienne.

1969Sentinel
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Music Emporium

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Mirages de 1969

Le dernier été
psychédélique

Il y a des disques que l’histoire a laissés sur le bord de la route et qui, bien des années plus tard, paraissent soudain plus fascinants que quantité de classiques installés. Music Emporium appartient à cette famille rare.

Publié en 1969, l’unique album du groupe californien apparaît au moment précis où le psychédélisme américain semble encore capable d’absorber absolument tout : garage rock, musique savante, mysticisme, harmonies pop et expérimentations de studio. Pourtant, ici, rien ne sonne comme une démonstration. Tout paraît à la fois ambitieux, fragile et un peu hanté.

Dès Nam Myo Renge Kyo, quelque chose d’étrange s’installe. L’orgue domine l’espace, les voix flottent au-dessus du morceau et le rythme avance avec une tension presque cérémonielle. Le titre annonce déjà une dimension spirituelle, mais la chanson garde les pieds dans la poussière californienne. Chez Music Emporium, l’élan mystique et le garage rock se regardent sans jamais s’annuler.

Velvet Sunsets change immédiatement la lumière. La voix de Dora Whitson donne au groupe une douceur presque irréelle, comme si la chanson avançait à travers une brume colorée. On pense parfois aux harmonies de la côte Ouest, à Jefferson Airplane ou à d’autres satellites psychédéliques de la fin des années 1960, mais Music Emporium conserve quelque chose de plus artisanal, de moins installé, et sans doute de plus touchant.

C’est précisément cette fragilité qui rend le disque si attachant. Il n’a pas la puissance parfaitement contrôlée des grands monuments de l’époque. Certaines idées apparaissent puis se dissipent presque aussitôt, certaines transitions gardent une part d’instabilité. Mais cette instabilité donne à l’album une véritable personnalité. On a souvent l’impression d’entendre un groupe en train d’ouvrir plusieurs portes à la fois.

Prelude et Catatonic Variations révèlent particulièrement bien la formation musicale de Bill “Casey” Cosby. L’orgue y prend des couleurs presque baroques, parfois classiques, et l’on quitte momentanément le simple terrain du rock pour entrer dans une pièce plus étrange, où le psychédélisme devient presque une musique de chambre déformée par les visions de la fin des sixties.

Music Emporium Une parenthèse vidéo au cœur du disque, là où les couleurs tournent encore avant de commencer à se fissurer.

Avec Times Like This, le groupe revient vers une forme plus directe. La chanson est brève, nerveuse, presque pop, mais elle conserve cette façon bien particulière de faire glisser les harmonies vers quelque chose de légèrement inquiétant. Même dans ses moments les plus accessibles, Music Emporium garde une porte dérobée ouverte sur un autre monde.

Gentle Thursday est l’un des plus beaux moments de l’album. La voix devient presque spectrale, portée par une instrumentation délicate et un orgue qui ne cherche jamais à tout occuper. Le morceau porte admirablement son titre. Il y a là quelque chose de paisible, mais d’une paix déjà un peu irréelle, comme un après-midi trop calme sous un soleil qui commence à décliner.

Le disque pourrait facilement basculer dans la simple collection d’effets psychédéliques. Il préfère pourtant les climats, les déplacements subtils, les nuances. Ses meilleures chansons ne cherchent pas à impressionner. Elles laissent surtout apparaître des sensations, des couleurs, de petites inflexions qui transforment peu à peu la perception.

Winds Have Changed résume presque à lui seul cette année 1969. Les utopies de la première vague psychédélique commencent déjà à se fissurer. Le monde change, les rêves changent aussi, et bien des groupes sentent que quelque chose se termine. Music Emporium n’enregistre pourtant pas un disque sombre. Il reste lumineux, curieux, parfois naïf, mais cette innocence est déjà traversée par une mélancolie diffuse.

Avec Cage, le groupe se fait plus ambitieux. Les structures se relâchent, l’orgue gagne encore du terrain, et l’on comprend que Music Emporium aurait très bien pu évoluer vers une musique plus complexe si l’histoire lui avait laissé du temps. Sun Never Shines prolonge ce sentiment avec un contraste très beau entre mélodie claire et ombre persistante.

Puis vient Day of Wrath, qui ferme le disque sur une tension presque dramatique. Après les couchers de soleil, les volutes de couleur et les élans mystiques, une ombre finit par recouvrir le paysage. L’album s’arrête là, et l’histoire du groupe presque aussitôt avec lui.

Music Emporium n’aura publié qu’un seul album, pressé à peu d’exemplaires, avant de disparaître dans les marges de l’histoire psychédélique américaine. C’est peut-être aussi ce qui lui donne aujourd’hui une telle force. Aucune carrière à défendre, aucune redite, aucun affaiblissement. Seulement une poignée de chansons enregistrées au moment précis où un rêve collectif commence déjà à se transformer en souvenir.

Music Emporium n’est pas seulement une curiosité de collectionneur. C’est un disque qui continue d’ouvrir une pièce secrète à l’intérieur de 1969. Tout y paraît familier, et pourtant rien n’est exactement à sa place. C’est peut-être cela, au fond, son plus beau charme.

Un disque perdu au bout des années 1960, retrouvé chaque fois qu’on a encore envie de croire que les couleurs peuvent tenir un peu plus longtemps.

D’une oreille à l’autre

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