Papas Fritas devant une composition graphique orange, noire et jaune.Papas Fritas, Buildings and Grounds

Coup de cœur 2000

Papas Fritas
Buildings and Grounds

Une pop minutieuse et lumineuse qui ralentit le pas, laisse entrer l’espace et découvre une mélancolie plus adulte.

2000Minty Fresh
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Buildings and Grounds

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Pop en mouvement

La lumière
entre autrement

Il y a des groupes qui arrivent avec fracas, et d’autres qui s’installent discrètement dans un coin de la pièce jusqu’à ce qu’on réalise qu’on écoute leur disque depuis une heure. Papas Fritas appartient clairement à la seconde catégorie.

Avec Buildings and Grounds, publié en 2000, le trio de Boston ralentit le pas. Les refrains restent là, les mélodies aussi, mais quelque chose s’est assoupli. La pop bondissante des débuts laisse davantage de place aux silences, aux détails d’arrangement, aux voix qui se croisent et à une mélancolie devenue beaucoup plus visible.

Dès Girl, le ton change. Guitare acoustique, voix presque murmurée, mouvement tranquille : le disque s’ouvre comme une fenêtre plutôt que comme une porte claquée. L’influence des années 1960 affleure immédiatement, mais jamais sous forme de pastiche. Papas Fritas préfère absorber ses références plutôt que les exhiber.

Puis arrive People Say, qui replace un peu de rythme dans la machine sans perdre cette douceur nouvelle. La basse se fait plus présente, les harmonies s’élargissent, les arrangements commencent à révéler leur minutie. C’est une pop extrêmement construite qui fait tout pour ne pas en avoir l’air.

Papas Fritas Une parenthèse vidéo au cœur du disque, avant que les arrangements ne s’ouvrent encore davantage.

Way You Walk est probablement le morceau qui résume le mieux cette manière de faire. Mélodie immédiate, refrain souple, petits détails sonores presque invisibles : tout semble simple jusqu’au moment où l’on commence à écouter ce qui se passe derrière la chanson. Le morceau deviendra d’ailleurs l’un des titres les plus connus du groupe.

Ce qui distingue Buildings and Grounds des deux albums précédents, c’est surtout l’espace. Papas Fritas avait commencé avec une esthétique très artisanale, limitée par les contraintes de l’enregistrement huit pistes. Ici, le groupe découvre davantage les possibilités du numérique et de Pro Tools, mais sans transformer le disque en démonstration technique. Au contraire, cette liberté nouvelle sert à alléger les chansons, à multiplier les nuances, à faire entrer et sortir les instruments sans jamais encombrer le paysage.

Vertical Lives apporte une légère tension supplémentaire, tandis que What Am I Supposed to Do? retrouve cette manière presque enfantine de faire tenir beaucoup d’émotion dans très peu de gestes. Papas Fritas ne cherche jamais le grand drame. Le groupe préfère les hésitations, les questions sans réponse, les petits déplacements intérieurs.

Cette modestie peut être trompeuse. Sous la douceur, l’écriture est extrêmement précise. Tony Goddess, Shivika Asthana et Keith Gendel construisent leurs chansons comme de petites architectures : une guitare ici, une harmonie vocale là, quelques cordes ou un clavier qui apparaissent juste assez longtemps pour modifier la couleur générale.

Far From an Answer est l’un des beaux exemples de cette sophistication discrète. La chanson avance sans résolution franche, comme si elle acceptait que certaines choses restent incomplètes. C’est aussi l’un des thèmes souterrains du disque : grandir sans vraiment savoir où cela mène.

Le groupe reconnaissait lui-même avoir voulu s’éloigner du caractère très jeune et bondissant de ses débuts. Et effectivement, Buildings and Grounds ressemble à un disque de transition vers l’âge adulte. Pas au sens ennuyeux du terme. Plutôt au moment où l’euphorie commence à cohabiter avec le doute.

I Believe in Fate et It’s Over Now poursuivent cette ligne plus mélancolique. Les harmonies restent chaleureuses, mais quelque chose s’est fissuré. Même lorsqu’un refrain semble lumineux, il existe toujours une ombre en dessous.

Le très joli Questions porte son titre comme un programme. Rien de spectaculaire encore une fois, simplement cette manière qu’a Papas Fritas de rendre l’incertitude presque confortable. La musique ne promet pas de réponse. Elle offre plutôt un endroit où attendre.

Le disque a également quelque chose de profondément domestique. Son titre, Buildings and Grounds, évoque presque une rubrique administrative, un service chargé des bâtiments et des espaces extérieurs. Mais chez Papas Fritas, ces lieux deviennent des métaphores discrètes : ce que l’on construit, ce que l’on habite, ce que l’on quitte.

Beside You, I’ll Be Gone et Lost in a Dream font progressivement glisser l’album vers quelque chose de plus nocturne. La pop reste limpide, mais le disque semble perdre peu à peu sa légèreté initiale. Il ne s’assombrit jamais complètement. Il devient simplement plus conscient du temps qui passe.

La grande force de Buildings and Grounds est peut-être là : réussir à faire évoluer une musique sans renier ce qui la rendait attachante. Papas Fritas reste un groupe amoureux des mélodies, mais il ne cherche plus seulement le refrain parfait. Il veut comprendre ce qui se passe autour.

Le disque compte treize morceaux pour environ quarante-huit minutes et restera le dernier véritable album studio du groupe avant la compilation Pop Has Freed Us en 2003.

Avec le recul, Buildings and Grounds ressemble presque à un disque d’adieu qui ne savait pas encore qu’il en était un. Pas de geste théâtral, pas de conclusion grandiose. Simplement un groupe qui ralentit, regarde autour de lui et découvre que la pop peut aussi être faite de patience, de silence et de petites incertitudes.

Un disque qui ne cherche jamais à démolir la maison : il préfère déplacer les meubles jusqu’à ce que la lumière entre autrement.

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