Sous les radars
Un disque qui n’aurait jamais dû rester secret
Il y a des albums qu’on découvre avec quarante ou cinquante ans de retard et qui donnent l’impression d’avoir été enregistrés la semaine dernière.
Troupeau bleu fait partie de ceux-là.
Sorti en 1975, c’est le premier album de Cortex, groupe français mené par le pianiste Alain Mion. Le disque est aujourd’hui devenu une référence du jazz-funk français, mais son histoire ressemble longtemps à celle d’un trésor circulant discrètement entre collectionneurs.
Ce qui frappe dès les premières minutes, c’est la fluidité.
Le piano d’Alain Mion occupe beaucoup d’espace, sans donner l’impression de vouloir montrer ce qu’il sait faire. Les morceaux avancent avec une vraie souplesse. La basse reste ronde, les rythmes sont précis, et la voix de Mireille Dalbray apporte par moments quelque chose de presque fragile au milieu de cette musique très tenue.
Sur L’Enfant samba, tout semble couler naturellement. Chanson d’un jour d’hiver prend un chemin plus doux. Puis il y a Huit Octobre 1971, devenu l’un des morceaux les plus célèbres du disque bien au-delà du cercle du jazz français.
La liste des titres dit déjà beaucoup de la variété de l’album : La Rue, Automne (Colchiques), Troupeau bleu, Go Round, Mary et Jeff, les trois parties de Sabbat.
Il y a pourtant un son commun, une chaleur particulière. On entend le jazz, mais aussi la soul, la musique brésilienne et le funk de cette période. Certains passages ont cette douceur presque flottante qu’on associe volontiers à la bossa, avant qu’une ligne de basse ou un changement de rythme ramène le morceau ailleurs.
C’est probablement ce mélange qui explique la seconde vie de Troupeau bleu.
Des années après sa sortie, le disque a été abondamment redécouvert par les producteurs de hip-hop. Plusieurs de ses morceaux ont été samplés par des artistes comme MF DOOM, Wiz Khalifa, Rick Ross ou Tyler, The Creator. Cette postérité a participé à faire connaître Cortex à un public qui n’avait parfois jamais entendu parler du groupe auparavant.
Il y a quelque chose d’assez savoureux là-dedans.
Un disque français sorti en 1975, enregistré loin des grands récits du rock de l’époque, finit par voyager pendant des décennies dans des machines, des boucles et des disques de rap américains.
Quand on revient ensuite à l’original, on comprend vite pourquoi les producteurs ont été attirés par cette musique.
Tout est déjà là.
Les motifs de piano, les respirations et les ruptures donnent parfois l’impression que certaines phrases instrumentales attendaient simplement une seconde vie.
Réduire Troupeau bleu à une réserve de samples ferait pourtant passer à côté de l’essentiel. L’album se suffit largement à lui-même.
Il possède ce charme particulier des disques très travaillés qui restent chaleureux. On peut l’écouter attentivement, suivre les arrangements et le jeu des musiciens. On peut aussi le laisser tourner et profiter simplement de la manière dont les morceaux remplissent la pièce.
Presque cinquante ans après sa sortie, Troupeau bleu n’a pas besoin qu’on lui invente une modernité.
Il n’a simplement pas beaucoup vieilli.

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