Sous les radars
La voix libre d’une époque
Il existe des disques qui semblent avoir été enregistrés sans se préoccuper de leur place dans l’histoire. Des œuvres instinctives, débordantes, parfois imparfaites, mais animées d’une liberté qui leur permet de traverser les décennies sans vraiment vieillir. Primordial Lovers, publié en 1970 par Essra Mohawk, appartient à cette famille de trésors trop longtemps négligés.
Dès I Am the Breeze, quelque chose saisit l’auditeur. Une voix étonnante, sensuelle et insaisissable, qui semble pouvoir emprunter toutes les directions. Essra Mohawk chante comme elle respire, avec une spontanéité désarmante. Son piano accompagne des mélodies qui s’éloignent volontiers des structures habituelles, préférant suivre les mouvements de l’émotion.
Née Sandra Hurvitz, la musicienne américaine avait déjà enregistré un premier disque sous le nom de Sandy Hurvitz et brièvement fréquenté l’univers des Mothers of Invention de Frank Zappa. Devenue Essra Mohawk après son mariage avec le producteur Frazier Mohawk, elle trouve avec ce deuxième album un espace d’expression à la mesure de son imagination.
La musique navigue entre folk psychédélique, soul et jazz, sans jamais chercher à choisir son camp. Spiral avance sur un groove souple, traversé de guitares électriques, tandis que I’ll Give It to You Anyway révèle un sens mélodique particulièrement attachant. Les arrangements respirent, laissant à la chanteuse toute la liberté nécessaire pour faire surgir ses émotions.
Mais le véritable sommet du disque se trouve peut-être dans I Have Been Here Before. Pendant près de sept minutes, la chanson déploie une fascinante architecture de cuivres et de rythmes changeants. La voix s’élève, se transforme, semble parfois flotter au-dessus des instruments. Une exploration presque mystique de la mémoire et de la réincarnation, où le jazz épouse les rêveries psychédéliques.
Plus loin, Looking Forward to the Dawn prend son temps, comme si Essra Mohawk refusait de laisser une idée musicale inachevée. Thunder in the Morning retrouve une énergie plus immédiate, tandis que Lion in the Wing laisse apparaître une sensibilité profondément personnelle.
Malgré ses qualités, Primordial Lovers ne rencontre pas le succès espéré. Publié chez Reprise, le disque souffre d’un manque de promotion et de l’absence d’une véritable tournée. Une occasion manquée pour une artiste dont l’inventivité aurait pourtant pu lui ouvrir les portes d’une reconnaissance comparable à celle de certaines de ses contemporaines.
L’histoire réservera néanmoins une petite revanche à cet album. Au fil des années, collectionneurs, critiques et amateurs de musiques aventureuses redécouvrent cette voix singulière. Les rééditions permettent à Primordial Lovers de retrouver progressivement les auditeurs qui lui avaient manqué.
Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après sa sortie, le disque conserve quelque chose de profondément vivant. Ses audaces, ses élans parfois excessifs et ses beautés inattendues témoignent d’une époque où les frontières musicales semblaient pouvoir disparaître à chaque nouveau morceau.
Une voix libre, un piano et tout un monde intérieur qui ne demandait qu’à être entendu.

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