Sous les radars
Derrière l’arbre, toute une forêt
Il suffit parfois d’une chanson pour entrer dans la légende. Mais il arrive aussi que son succès fasse tellement d’ombre au reste d’une œuvre qu’il finisse par la dissimuler. Stealers Wheel en sait quelque chose. Avec Stuck in the Middle with You, le groupe écossais a décroché en 1973 un tube planétaire, auquel Quentin Tarantino offrira une seconde jeunesse vingt ans plus tard dans Reservoir Dogs. Mais combien d’auditeurs ont réellement poussé la curiosité au-delà de ce morceau ?
Paru à la fin de cette même année, Ferguslie Park, leur deuxième album, mérite pourtant bien mieux que l’oubli relatif dans lequel il a sombré. Derrière le duo formé par Gerry Rafferty et Joe Egan se cachent deux remarquables artisans de la chanson pop, amoureux des mélodies soignées et de ces harmonies vocales qui évoquent irrésistiblement les Beatles.
L’album s’ouvre sur Good Businessman, petite merveille de pop rythmée dont les guitares et le refrain accrocheur donnent immédiatement le ton. Star, le morceau le plus connu du disque, confirme ce talent pour les mélodies qui semblent couler de source. Mais le charme de Ferguslie Park réside surtout dans sa capacité à emprunter des chemins différents sans jamais perdre son identité.
Over My Head dévoile une veine plus tendre, presque contemplative, tandis que Blind Faith laisse les guitares s’aventurer sur un terrain davantage marqué par le blues. Avec Steamboat Row, Gerry Rafferty esquisse déjà cette mélancolie lumineuse qui fera quelques années plus tard le succès de sa carrière solo. Et puis il y a Who Cares, autre témoignage de cette facilité déconcertante à faire naître une chanson attachante de quelques accords bien choisis.
La production, confiée au légendaire tandem Jerry Leiber et Mike Stoller, apporte à l’ensemble une richesse discrète. Les claviers, les arrangements de cordes et quelques interventions de cuivres élargissent la palette du groupe sans jamais étouffer les mélodies. Tout cela respire une époque où la pop pouvait se montrer ambitieuse sans perdre sa simplicité.
Derrière cette apparente insouciance, l’histoire de Stealers Wheel est pourtant agitée. Après le premier album, Gerry Rafferty quitte brièvement le groupe avant de revenir. La formation se retrouve finalement recentrée autour de Rafferty et Egan, accompagnés de musiciens de studio. Des tensions qui n’empêchent pas les deux auteurs de livrer un disque étonnamment généreux.
Le succès commercial restera modeste comparé à celui de leur premier album. Stealers Wheel ne retrouvera jamais vraiment les sommets atteints avec Stuck in the Middle with You, et l’aventure prendra fin après un troisième disque, Right or Wrong, en 1975.
Aujourd’hui, Ferguslie Park possède le charme intact de ces albums que le temps a laissés sur le bord de la route. On y découvre une pop chaleureuse, inventive et parfois délicieusement surannée, portée par deux musiciens dont le talent dépassait largement les trois minutes de leur plus célèbre chanson.
Une forêt de belles mélodies, longtemps cachée derrière un seul arbre.

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