Pop en grand écran
Le grand cinéma
des sentiments
Il suffit de quelques secondes pour comprendre que The Age of the Understatement ne sera pas un simple disque parallèle dans la carrière d’Alex Turner. Une guitare qui galope, des cordes qui prennent de la hauteur, une rythmique presque cinématographique et soudain cette impression d’assister au générique d’un film imaginaire. Nous sommes en 2008, mais The Last Shadow Puppets semblent avoir décidé que la pop anglaise pouvait encore porter un costume taillé dans les années 1960.
Le projet naît de la rencontre entre Alex Turner, alors déjà au sommet avec Arctic Monkeys, et Miles Kane, chanteur et guitariste de The Rascals. Les deux hommes partagent un goût évident pour les grandes chansons orchestrales, Scott Walker, les arrangements dramatiques et cette pop britannique qui savait autrefois faire cohabiter élégance, romantisme et démesure.
Dès le morceau-titre, tout est là. The Age of the Understatement avance comme une chevauchée, avec une tension presque de western italien. Les voix de Turner et Kane se répondent, les cordes amplifient chaque mouvement et l’ensemble possède une assurance étonnante pour un premier disque. Il n’y a aucune prudence ici. The Last Shadow Puppets veulent du panache, des crescendos, des mélodies qui prennent toute la place.
Mais le disque ne repose pas seulement sur l’effet spectaculaire. Standing Next to Me revient à une pop plus directe, presque irrésistible, tandis que Calm Like You joue sur une douceur plus trouble. Les arrangements restent sophistiqués, mais ils ne viennent jamais recouvrir les chansons. Au contraire, ils semblent leur donner un décor, une profondeur supplémentaire.
C’est probablement là que réside la réussite de l’album. Turner et Kane ne se contentent pas d’imiter une esthétique. Ils utilisent cette grammaire ancienne pour raconter leurs propres obsessions : la séduction, l’attente, les relations déséquilibrées, la jalousie, les jeux de pouvoir amoureux. Derrière le costume très soigné, les émotions restent souvent beaucoup moins élégantes.
Separate and Ever Deadly accentue cette tension avec une nervosité presque théâtrale, tandis que The Chamber pousse encore plus loin la sensation de poursuite. Puis vient Only the Truth, qui transforme le goût du duo pour les mélodies rétro en quelque chose de plus sombre, presque menaçant.
La grande réussite du disque est sans doute My Mistakes Were Made for You. Tout ralentit. Les cordes deviennent plus amples, la voix de Turner descend d’un ton et la chanson prend soudain l’allure d’un vieux standard retrouvé au fond d’une boîte de bandes magnétiques. C’est probablement le moment où l’influence de Scott Walker apparaît le plus clairement, mais aussi celui où Turner réussit le mieux à faire oublier ses modèles.
Une grande part de cette cohérence vient du travail de James Ford, déjà proche de Turner avec Arctic Monkeys, et surtout des arrangements d’Owen Pallett. Un orchestre de vingt-deux musiciens vient donner au disque cette ampleur presque irréelle. Cordes, cuivres et percussions ne sont jamais utilisés comme simple décoration. Ils constituent véritablement une seconde voix.
Le disque a été enregistré en grande partie en France puis complété à Londres, avec cette idée assez simple mais ambitieuse : retrouver l’esprit d’une certaine pop orchestrale sans chercher à reproduire servilement ses méthodes. Le résultat tient moins du pastiche que du fantasme. The Last Shadow Puppets imaginent ce que la pop britannique aurait pu devenir si les grands arrangements des années 1960 n’avaient jamais vraiment disparu.
Même les chansons plus discrètes, comme Meeting Place ou The Time Has Come Again, participent à cette impression de film sans images. L’album fonctionne presque comme une succession de scènes : course, attente, déclaration, rupture, souvenir. Trente-cinq minutes seulement, mais suffisamment pour construire tout un monde.
Sorti en 2008 chez Domino, The Age of the Understatement contient douze titres et atteint immédiatement la première place des ventes britanniques. Il sera également nommé au Mercury Prize.
Ce succès aurait pu transformer The Last Shadow Puppets en projet régulier. Il faudra pourtant attendre huit ans avant de retrouver Turner et Kane ensemble sur Everything You’ve Come to Expect. Avec le recul, cette longue absence a peut-être renforcé l’étrangeté du premier album. Il reste comme une parenthèse parfaitement dessinée, un disque arrivé sans prévenir et qui semblait déjà appartenir à une autre époque.
The Age of the Understatement est un album profondément nostalgique, mais jamais figé. Il ne regarde pas vers les années 1960 avec révérence. Il s’en sert comme d’un décor pour remettre en scène le désir, la jalousie et la séduction avec une élégance presque excessive.
Un disque qui ne cherche jamais à être discret, malgré son titre : trente-cinq minutes de pop jouée comme si chaque histoire d’amour méritait son propre orchestre.

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