Une fin d’époque
Entre la ville
et le ciel
Il existe des albums qui annoncent leur ambition à grands gestes. Parachute, lui, commence presque en se glissant dans la pièce. Quelques voix, une guitare, des fragments de chansons qui apparaissent puis disparaissent avant qu’on ait eu le temps de s’y installer. La première face avance ainsi comme une suite de petites scènes raccordées les unes aux autres. Certaines ne dépassent pas deux minutes, mais leur enchaînement donne l’impression d’un mouvement continu.
Deux ans plus tôt, The Pretty Things avaient publié S.F. Sorrow, œuvre narrative et psychédélique souvent présentée comme l’une des premières tentatives de véritable opéra rock. Avec Parachute, le groupe abandonne le récit linéaire, mais conserve le goût des architectures complexes, des transitions et des chansons qui communiquent secrètement entre elles. L’album est enregistré à Abbey Road entre 1969 et 1970, de nouveau sous la direction de Norman Smith.
Le disque s’organise autour d’une opposition simple, mais jamais schématique : la ville et la campagne, l’enfermement et l’évasion, l’excitation du monde moderne et le désir de lui échapper. Phil May et Wally Waller constatent que les chansons qu’ils écrivent se répartissent naturellement entre ces deux pôles. Parachute ne choisit pourtant aucun camp. La campagne peut offrir le silence, mais aussi l’ennui. La ville promet le mouvement, le sexe et la sophistication, mais elle écrase, isole et dévore.
Cette ambiguïté traverse toute la musique. Les harmonies vocales sont souvent lumineuses, presque caressantes, tandis que les textes laissent apparaître la solitude, la fatigue et le désenchantement. Les guitares peuvent se faire acoustiques et délicates, puis surgir avec une violence sèche. Des pianos suspendent le temps avant qu’une batterie lourde et des accords saturés ne ramènent brusquement le disque au sol.
La première moitié est la plus fluide. Scene One, The Good Mr. Square, She Was Tall, She Was High, In the Square, The Letter et Rain s’imbriquent comme les parties d’une même pièce. Les morceaux semblent parfois moins commencer que se réveiller au milieu d’un rêve. Les voix se superposent, les motifs reviennent sous une autre forme et la production donne à l’ensemble une profondeur inhabituelle.
Puis le disque s’élargit. Cries from the Midnight Circus apporte une noirceur plus urbaine, soutenue par une basse massive et un chant qui paraît surgir d’une rue mal éclairée. Grass regarde vers un ailleurs plus pastoral, sans jamais tomber dans la carte postale. Sickle Clowns possède la dureté et l’inquiétude d’un lendemain de fête, lorsque les couleurs psychédéliques commencent à se faner.
Le sommet arrive peut-être avec Parachute, morceau ample et mélancolique qui semble contenir tout l’album : l’envie de s’élever, la peur de tomber et la nécessité de disposer malgré tout d’un moyen de redescendre. Le parachute n’est pas seulement un instrument de salut. Il rappelle que toute élévation suppose une chute prochaine.
En 1970, The Pretty Things ne sont plus tout à fait le groupe sauvage qui avait surgi au milieu des années soixante avec ses reprises de rhythm and blues, ses cheveux trop longs et sa réputation de voyous. Mais ils ne sont pas non plus devenus un groupe de rock progressif respectable. Ils restent entre les catégories, trop rugueux pour la pop, trop mélodiques pour le hard rock, trop instinctifs pour le progressif.
Le départ du guitariste fondateur Dick Taylor après S.F. Sorrow modifie profondément leur équilibre. Pour Parachute, la formation réunit principalement Phil May, Wally Waller, John Povey, Skip Alan et le guitariste Vic Unitt. L’album est ainsi le premier disque du groupe enregistré sans Taylor.
Norman Smith, qui avait travaillé comme ingénieur du son avec les Beatles avant de produire les premiers Pink Floyd, leur offre un espace où leur ambition peut s’exprimer sans étouffer leur énergie. Les studios d’Abbey Road deviennent presque un instrument supplémentaire : voix réparties dans l’espace, couches de guitares, effets, changements de perspective et transitions minutieusement construites.
Malgré de bonnes critiques, Parachute ne transforme pas The Pretty Things en vedettes. Cette absence de triomphe immédiat maintient longtemps le disque dans une étrange pénombre. Il n’a ni la réputation historique de S.F. Sorrow, ni la reconnaissance universelle des grands albums britanniques enregistrés à la même époque. Pourtant, il appartient pleinement à cette famille de disques où le studio, l’écriture et le jeu collectif atteignent un équilibre presque miraculeux.
The Pretty Things se forment au début des années soixante autour du chanteur Phil May et du guitariste Dick Taylor, ancien camarade de Mick Jagger et Keith Richards. Leur nom vient de Pretty Thing, chanson de Willie Dixon popularisée par Bo Diddley. Dès leurs premiers disques, ils proposent un rhythm and blues plus brutal et plus désordonné encore que celui des Rolling Stones. Leur apparence, leur volume sonore et leur comportement leur donnent rapidement une réputation sulfureuse.
Le groupe aurait pu rester une excellente formation de blues britannique. Il choisit au contraire de se transformer sans cesse. À partir de Defecting Grey et de S.F. Sorrow, les Pretty Things explorent la psychédélie, les arrangements complexes et les possibilités narratives du disque. Cette curiosité leur coûte peut-être une carrière plus confortable. Chaque fois qu’une identité commerciale semble possible, ils bifurquent.
Parachute représente l’un de ces instants où toutes leurs contradictions trouvent une forme parfaite. L’énergie du rhythm and blues demeure sous la sophistication des arrangements. La psychédélie est encore présente, mais elle a perdu son innocence. La pop offre des mélodies immédiatement mémorisables, tandis que les paroles décrivent un monde devenu plus gris.
Ce n’est donc pas un album de fuite. C’est un album consacré au désir de fuite, et à la découverte que l’ailleurs n’est jamais aussi simple qu’on l’imaginait.
« Les années soixante rêvaient de changer le monde. Parachute observe le moment où il faut apprendre à y retomber. »

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