Cartographies intérieures
Géographie
du doute
Il y a quelque chose d’étrangement apaisé dans All Maps Welcome. Pas joyeux, certainement pas. Tom McRae n’a jamais vraiment fréquenté ce territoire-là. Mais apaisé, oui, comme si après deux disques à regarder les choses se briser de très près, il avait décidé de prendre un peu de recul, d’ouvrir la fenêtre et de regarder plus loin.
Publié en 2005, All Maps Welcome est son troisième album. Le titre lui-même dit déjà beaucoup : toutes les cartes sont les bienvenues, à condition qu’elles permettent de partir quelque part. Chez McRae, le déplacement n’est jamais seulement géographique. Il est intérieur, sentimental, parfois presque existentiel.
Dès For the Restless, le disque installe un climat de mouvement retenu. Rien ne presse. Les accords s’étirent, la voix reste proche, fragile mais jamais plaintive, et les arrangements semblent chercher autant le silence que le son. McRae chante comme s’il savait qu’un mot trop appuyé pourrait faire s’écrouler tout le décor.
Hummingbird Song poursuit cette impression de suspension. Les cordes y entrent avec une grande finesse, sans jamais transformer la chanson en démonstration. Tout est affaire d’équilibre. McRae reste au centre, mais le disque respire davantage que ses prédécesseurs.
Puis vient The Girl Who Falls Downstairs, l’un des morceaux les plus beaux de l’album. La chanson avance lentement, presque en apesanteur, avec cette manière qu’a McRae de transformer une image simple en scène entière. On ne sait jamais très bien si l’on assiste à une chute réelle, à un souvenir ou à une métaphore. Et c’est précisément ce flou qui donne au morceau sa force.
Avec How the West Was Won, le paysage s’élargit encore. La pedal steel apporte une couleur américaine discrète, presque poussiéreuse, comme si McRae avait voulu faire entrer un peu de désert dans ses chansons. Le morceau ne devient jamais véritablement country, mais il regarde clairement dans cette direction.
C’est l’une des grandes différences de All Maps Welcome : le disque voyage davantage. Il ne reste plus enfermé dans une pièce sombre. Il y a des routes, des frontières, des départs, des villes que l’on quitte sans savoir si l’on reviendra.
Packing for the Crash résume à lui seul cette tension entre mouvement et catastrophe. Le titre est presque trop parfait : préparer ses affaires tout en sachant que quelque chose va mal finir. Chez McRae, le voyage n’est jamais une promesse de renaissance facile. Il est simplement une autre manière de traverser l’incertitude.
It Ain’t You apporte un peu plus de nerf, mais sans rompre la cohérence générale. Même lorsqu’il accélère, McRae reste un chanteur de la retenue. Les chansons ne débordent jamais. Elles gardent toujours quelque chose sous la surface.
Strangest Land est probablement l’un des moments où le disque devient le plus spectral. La voix semble presque flotter au-dessus des instruments. L’espace entre les notes compte autant que les notes elles-mêmes. C’est une musique qui ne cherche pas à remplir le silence, mais à l’utiliser.
Puis arrive My Vampire Heart. Le titre pourrait être grandiloquent, mais la chanson évite justement ce piège. Elle reste nerveuse, contenue, presque fragile. McRae sait très bien que les mots les plus sombres fonctionnent mieux lorsqu’ils sont chantés sans emphase.
Silent Boulevard est l’un des morceaux les plus cinématographiques du disque. On pourrait presque voir la rue, les lumières, le mouvement lent des voitures, quelqu’un qui marche seul sans vraiment savoir où aller. C’est probablement là que le titre de l’album prend tout son sens : on peut avoir toutes les cartes du monde et rester malgré tout perdu.
Still Lost ne cherche même plus à dissimuler cette idée. Le morceau est d’une simplicité presque désarmante. Peu d’instruments, une voix proche, une mélodie qui semble tourner doucement sur elle-même. La chanson ne réclame aucune résolution. Elle accepte simplement l’état dans lequel elle se trouve.
Et puis Border Song ferme l’album comme une dernière ligne tracée sur une carte. Une frontière, donc. Mais chez McRae, les frontières sont rarement nettes. Elles séparent autant qu’elles relient. Le disque s’achève sans véritable conclusion, comme si le voyage devait continuer ailleurs.
Ce qui rend All Maps Welcome particulièrement attachant, c’est cette manière d’élargir la musique sans perdre l’intimité. McRae ajoute des cordes, de la pedal steel, des arrangements plus amples, mais jamais au détriment de la chanson. Tout reste fragile, précis, humain.
Moins frontalement sombre que Just Like Blood, l’album est peut-être encore plus profond dans sa façon d’accepter l’incertitude. Il ne console pas vraiment. Il accompagne. Et c’est déjà beaucoup.
Toutes les cartes sont les bienvenues, surtout quand on accepte qu’aucune ne dise vraiment où rentrer.

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