Clair-obscur
Le souffle
dans la nuit
Dark Eyes commence dans une pénombre presque immobile. Quelques notes suffisent : la trompette de Tomasz Stańko ne cherche pas à remplir l’espace, elle en révèle la profondeur. Son grain éraillé paraît venir de loin, comme une voix qui aurait traversé la nuit avant de nous atteindre.
Stańko est ici le seul musicien polonais. Autour de lui, le pianiste Alexi Tuomarila et le batteur Olavi Louhivuori sont finlandais ; le guitariste Jakob Bro et le bassiste Anders Christensen sont danois. Cette rencontre entre le lyrisme sombre du trompettiste et la sensibilité nordique de ses partenaires donne au disque sa couleur particulière. Le piano dessine des lignes claires, la guitare agit comme une lumière diffuse, tandis que la basse électrique et la batterie installent un mouvement souple, parfois presque souterrain. Rien ne presse, mais rien ne reste figé.
Le morceau-titre, inspiré par un portrait peint par Oskar Kokoschka, concentre cette tension entre contemplation et embrasement. Ailleurs, Samba Nova laisse entrer une pulsation plus chaude, tandis que les deux compositions de Krzysztof Komeda rappellent la filiation essentielle de Stańko avec celui qui fut son mentor dans les années 60. Last Song, déjà présent sur son premier album ECM, revient ici comme un souvenir débarrassé de tout superflu.
Né en 1942 à Rzeszów, Stańko fut l’un des pionniers du free jazz européen. Après les Jazz Darings, il rejoignit le quintette de Komeda, participa à Astigmatic et bâtit ensuite une œuvre immédiatement reconnaissable, à la croisée de l’avant-garde et d’un lyrisme blessé. Jusqu’à sa disparition en 2018, il conserva ce don rare : faire entendre une mélodie comme si elle naissait au bord du silence.
« Un disque nocturne qui ne cherche pas la lumière : il apprend à voir dans l’obscurité. »

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